ثقافة A l’ESAC, des films étudiants entre récits classiques et traitements affranchis
L’Ecole Supérieure de l’Audiovisuel et du Cinéma de Gammarth (ESAC) a dévoilé la production cinématographique de la promotion universitaire 2025-2026 lors d’une séance de projection qui s’est tenue le vendredi 9 octobre, jour de la cérémonie de remise des diplômes.
A travers des récits et des propositions esthétiques variés, les onze films projetés ont offert un aperçu sur les orientations de la création cinématographique estudiantine au sein de l’établissement. Si plusieurs œuvres témoignent d’un renouvellement du traitement filmique, une première lecture fait apparaître trois tendances : la première réunit les œuvres qui explorent des thématiques relativement classiques, liées aux relations familiales, à l’amour maternel, aux rapports entre parents et enfants ; la deuxième tendance regroupe des films qui se caractérisent par des regards portés sur des réalités sociales et par des propositions artistiques plus recherchées. La troisième tendance, quant à elle, comprend des films qui s’aventurent vers des formes narratives et visuelles plus singulières.
Parmi la première tendance, Broken Time de Koussay Slimane, Zakia Clock de Saoussen Tabia, et Wasting me young years d’Amir Dimassi s’inscrivent dans un registre familial, centré sur les relations humaines et les tensions qui traversent la sphère de la parenté comme la séparation, l’éloignement, la nostalgie ou le passage du temps. Si ces films même n’innovent pas sur les thèmes, ils laissent entrevoir des tentatives de renouvellement au niveau du traitement et proposent des variations sur la question de l'appartenance première. A ces films, s’ajoute Balcon, de Karima Hadrich qui s’intéresse également aux rapports familiaux. En jouant sur une mise en scène en étage, la réalisatrice suggère l'idée du pouvoir, celle d'une autorité supérieure qui cherche à contrôler la jeunesse avant de déjouer ce thème en faveur d'une autre idée. Une proposition originale qui dénote d’une volonté de jouer sur les thèmes.

Remise des diplômes -Promotion 2025-2026
Les films de la deuxième tendance cherchent à renouveler les perspectives narratives. C’est notamment le cas de Livret de famille, de Youssef Ghariani, primé au Festival du film amateur de Kélibia. Le film met en scène une famille démunie dont le père participe à un jeu télévisé dans l’espoir de décrocher le gros lot. Derrière cette intrigue se dessine une satire de l’emprise de la télévision sur la société ainsi qu’une critique des médias de bas de gamme. Entre violence et comédie, le film parvient à créer son propre univers.
De son côté, Ça tourne de Maya Makhlouf se distingue par une approche esthétique singulière, à la croisée du conte et de l’animation. A travers l’histoire d’une mère qui tient un pressing, la réalisatrice fait naître des mondes imaginaires à partir des vêtements et des personnages qui passent entre ses mains. Elle insuffle ainsi une touche de poésie à la vie de cette femme et de ses enfants, faisant de l’imaginaire un espace d’évasion d’un quotidien ordinaire.
Avec Homs wezbib, Yassine Oueslati dénonce les mécanismes de contrôle exercés sur les jeunes et les restrictions imposées à leur liberté. Le film met en scène un propriétaire qui installe des caméras dans l’appartement qu’il loue afin de surveiller ses locataires et d’épier leurs faits et gestes. A travers cette intrusion, le réalisateur met en lumière une relation aux jeunes fondée sur la surveillance et la volonté de contrôler leurs comportements.
Le film de Yassine Goubantini, intitulé Le Film, interroge, quant à lui, le cinéma lui-même et les difficultés inhérentes à la création, à travers le personnage d’un réalisateur en panne d’inspiration. Faisant fi des scénarios qu’on lui propose, il arrive finalement à trouver son « trip » cinématographique en explorant les possibilités offertes par le cadrage et le jeu avec les genres. Fondée sur le principe de mise en abyme, cette proposition témoigne d’un regard avide de cinéma et d’une volonté de sortir des sentiers narratifs battus.
La troisième tendance révèle des films un peu plus libérés, plus audacieux sur la forme et le fonds. Avec Protocole, Anouar Kalaaoui propose un récit qui prend une tournure politique en interrogeant la loi, le pouvoir et leur iniquité. Des trouvailles visuelles accompagnent le parcours d’un prisonnier plongé dans l’obscurité, tandis qu’une voix off rappelle qu'il faudrait que tous respectent l'ordre public. Ainsi, la mise en scène fait de l’enfermement une espace d’obéissance et de mise en silence de toute contestation.
Deux autres films de cette tendance ont particulièrement retenu notre attention : ceux de Rym Rekik et de Mohamed Rachdi. Le premier, Interdit de filmer, nous plonge avec justesse dans un quartier populaire, à travers l’histoire d’une femme analphabète qui vend clandestinement de l’alcool. L’intérêt du film tient autant dans son sujet que dans son traitement formel. Rym Rekik fait le choix d’un faux documentaire, en empruntant ses codes tout en restant dans le registre de la fiction. La crédibilité des personnages, l’acuité des dialogues, le rythme nerveux, la caméra portée et l’instabilité des cadres contribuent à donner au récit une dimension quasi documentaire. Le film réussit surtout à restituer une réalité sans artifice. Rym Rekik y va franchement : elle ne détourne pas le regard, ne cherche pas à maquiller ce qu’elle filme, mais s’attache à en saisir sa dimension brute. De cette proximité avec le réel naît une justesse qui interpelle le spectateur. Le film retient l’attention par sa cohérence, sa singularité et la sensibilité avec laquelle il fait dialoguer le dispositif documentaire et l’écriture fictionnelle.
Enfin, Mémoires d’un chien, de Mohamed Rachdi, se distingue par un imaginaire résolument affranchi. Son personnage principal s’attache aux chiens errants au point qu’il finit par se glisser dans la peau de l’un d’eux, revêtu d’un costume de doberman. Commence alors une pérégrination dans les rues de Tunis qui se révèle à travers ses graffitis sombres, ses tags crus et son architecture délabrée. Le rythme saccadé et la musique enveloppante donnent le ton d’une proposition agréablement étrange. Mohamed Rachdi s’approprie librement de son récit, lui insuffle son propre rythme et investit l’espace urbain à travers le regard, ou plutôt le corps, d’un chien errant. La ville devient un terrain d’exploration le temps d’une traversée insolite. Le réalisateur arrive à construire un univers particulier, porté par une une audace formelle qui ne peut que susciter l’intérêt.
Ces deux derniers films, en particulier, nous réconcilient avec le cinéma et nous font vibrer autrement. C’est précisément par leur écart, par leur manière de s’affranchir des conventions, qu’ils parviennent à faire émerger des univers singuliers. Car créer, c’est aussi savoir prendre ses distances et inventer une manière de raconter le monde autrement, là où la mise en scène et la narration, la forme et le fond, s’entrelacent pour produire des regards singuliers. Et c’est peut-être là que réside la promesse de ces films: dans cette liberté de chercher, de dévier et d’inventer, qui fait du cinéma non pas la reproduction du réel, mais un espace ouvert à la création.
Chiraz Ben Mrad